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Fatigue et santé mentale

Dépression : une simple question de sérotonine ?

Que sait-on vraiment de la dépression ? Est-ce réellement seulement une question de manque de sérotonine ? Existe-t-il d'autres outils thérapeutiques pouvant être ajoutés à votre antidépresseur ? On fait le point.

En bref

Une grande synthèse parue en 2022 a mis un coup de pied dans la fourmilière en affirmant que le lien entre sérotonine déficitaire et dépression n'avait jamais été établi. L'idée de cet article est de faire un état des lieux plus global de ce qu'est la dépression, au lieu de la résumer à un seul mécanisme.

La dépression et sa prise en charge sont complexes. L'objectif de cet article n'est pas de remettre en cause les traitements prescrits pour soigner la dépression. En revanche, lorsque cette revue de 2022 est sortie et qu'elle a provoqué un séisme dans le domaine de la psychiatrie, j'ai trouvé cela intéressant à analyser. Intéressant parce que beaucoup de professionnels ont hurlé au scandale, sans prendre le temps de se demander s'il n'y avait pas une part de vérité, la nécessité de réévaluer la façon dont on prend en charge la dépression. Comme pour toute pathologie, la science évolue, il est important de se tenir à jour pour améliorer la vie des patients.

Que dit vraiment la revue qui a remis en cause la sérotonine ?

Une équipe britannique a rassemblé, dans une synthèse des grandes revues publiées sur sérotonine et dépression, tout ce qui avait été étudié sur le sujet : les taux de sérotonine et de ses dérivés dans les liquides biologiques, les récepteurs, le transporteur de la sérotonine, les études où l'on abaisse volontairement le précurseur de la sérotonine, et les variantes génétiques associées. Du très large donc.

Ce travail a été très relayé, très contesté par les pairs, et le débat reste vif entre spécialistes !

Ce que l'on peut dire sans se tromper, c'est que l'idée d'un « taux bas à recharger » n'a jamais été démontrée telle quelle.

Cela dit, cette revue parapluie ne dit pas que la sérotonine n'a aucun rôle. Elle n'a pas regardé l'efficacité des médicaments, ce n'était pas son sujet. Et son périmètre laissait volontairement de côté les dépressions associées à une maladie physique, c'est-à-dire précisément une partie des situations chroniques où un terrain inflammatoire est en jeu. Too bad !

La sérotonine est-elle hors de cause dans la dépression ?

Non. Quand on regarde l'imagerie cérébrale, une synthèse récente des études sur un type précis de récepteur à la sérotonine, le 5-HT2A, retrouve une liaison plus basse dans les régions frontales et cingulaires chez des personnes déprimées qui ne prenaient pas d'antidépresseur, par rapport à des personnes témoins. Autrement dit : le système sérotoninergique n'est pas « normal » dans la dépression, même si aucun déficit simple n'a été démontré.

Les antidépresseurs ne sont pas inutiles. En science, l'efficacité d'un médicament se démontre en le comparant à un placebo, chez des milliers de personnes, sans que ni le patient ni le médecin ne sachent qui reçoit quoi. C'est exactement ce qu'a fait la grande comparaison des antidépresseurs disponibles chez l'adulte en 2018, publiée dans le Lancet. Les antidépresseurs se sont révélés efficaces, bien qu'il y ait des différences d'efficacité entre les différents médicaments.

De plus, quand on abaisse expérimentalement le tryptophane, l'acide aminé à partir duquel le corps fabrique la sérotonine, la revue de référence sur cette technique retient que cela abaisse l'humeur chez certaines personnes. Pas chez toutes. Ce « certaines » décrit une vulnérabilité individuelle, pas une cause universelle. Et une vulnérabilité, ça se prend en charge de façon personnalisée, en prenant le temps d'être à l'écoute et en testant différentes choses.

Donc en définitive : les antidépresseurs sont globalement efficaces dans la dépression, bien que certains le soient plus que d'autres, et que certaines personnes y répondent mieux que d'autres. Cela veut dire que pour certains, on ne peut pas s'arrêter à cette simple question de sérotonine.

Quid de l'inflammation dans une dépression chronique ?

L'inflammation est une piste très importante. Il a été testé, dans des essais comparatifs contre placebo, des médicaments anti-inflammatoires chez des personnes ayant une dépression caractérisée : leur synthèse montre une réduction des symptômes dépressifs, avec de meilleures chances de réponse et de rémission qu'avec le placebo. Les résultats restent inégaux d'un essai à l'autre, mais le signal existe, et il est cohérent selon moi. Pourquoi ?

Parce que mon observation clinique va dans ce sens : la dépression chronique va très souvent de pair avec un terrain inflammatoire manifeste. Le travail de génétique le plus récent affine d'ailleurs le tableau : quand on regarde quels marqueurs immunitaires relient maladies inflammatoires et troubles psychiatriques, c'est l'interleukine 6 qui porte le signal.

Quelle place pour les traumatismes dans la dépression chronique ?

Je ne peux pas parler de dépression sans aborder la question des traumatismes, même si ça ne relève pas de mon champ d'expertise. La littérature qui relie traumatismes précoces et dépressions difficiles à prendre en charge décrit un lien à plusieurs facettes : davantage de complexité clinique, une réponse aux médicaments souvent plus limitée, un risque de rechute élevé. Les auteurs soulignent eux-mêmes que ce champ reste peu exploré et suggèrent, sans l'avoir démontré, qu'une prise en charge tenant compte du trauma pourrait améliorer les résultats.

Ça peut sembler fou, mais c'est effectivement un domaine de la recherche sur la dépression qui n'est pas très riche, alors même qu'il relève du bon sens de se demander si une personne dépressive n'aurait pas vécu des évènements traumatisants (je trouve en tout cas).

Votre microbiote peut-il jouer un rôle sur votre humeur ?

Oui et non. D'un côté, la synthèse des essais sur prébiotiques, probiotiques et synbiotiques retrouve une amélioration des symptômes dépressifs par rapport au placebo, uniquement pour les formes de dépression légères à modérées. Les auteurs eux-mêmes appellent à comparer ces produits aux antidépresseurs avant d'en faire un outil de pratique courante.

Mais quand on regarde ce que les probiotiques font réellement au microbiote de personnes déprimées, les effets sur les symptômes sont modestes et, surtout, la composition du microbiote n'est le plus souvent pas modifiée de façon significative. Mais il faut savoir qu'il y a un défaut de taille dans ces essais : presque aucun ne contrôle l'alimentation des participants, alors que c'est surtout elle qui façonne le microbiote intestinal.

Et quand l'alimentation est contrôlée, comme quand on teste un régime de type méditerranéen comme intervention chez des adultes déjà déprimés, la synthèse la plus récente ne retrouve pas d'effet significatif à court terme sur la sévérité de la dépression. Cela s'explique, à mon humble avis, par une intervention bien trop courte.

En effet, de mon point de vue, on ne peut pas écarter le pouvoir de l'alimentation sur la seule base d'essais trop courts, quand on sait que la modification du microbiote peut prendre des mois. Donc, cela ne disqualifie pas à mon sens l'axe intestin-cerveau, qui reste une voie de communication bien réelle, et que j'explore dans l'article sur l'anxiété et l'intestin.

Si votre digestion est perturbée en permanence en prime, ça vaut le coup de s'intéresser à votre santé digestive en plus de celle mentale. C'est d'ailleurs ce que décrit la littérature sur la place du soin nutritionnel dans les dépressions résistantes : la nutrition agit sur des leviers modifiables bien réels.

Micronutrition et dépression : qu'est-ce qui tient vraiment ?

Le signal nutritionnel le plus solide concerne les oméga-3, et plus précisément l'EPA. La revue des essais cliniques récents retient un bénéfice des formulations riches en EPA à dose suffisante en adjuvant, particulièrement chez les personnes présentant des marqueurs inflammatoires élevés, une comorbidité cardiovasculaire, avec des bénéfices possibles sur l'humeur, la cognition et le métabolisme.

Même logique pour d'autres carences. On ne se supplémente pas à l'aveugle, mais on corrige ce qui est couramment constaté comme défaillant : fer, vitamines D, B12 et B9, pour les principaux.

Points clés à retenir

  • L'idée d'un simple « manque de sérotonine » comme cause de la dépression n'a jamais été démontré : la grande synthèse de 2022 l'a rappelé, et son résultat a été vivement discuté entre experts.
  • Cela ne remet pas en cause les antidépresseurs, dont l'efficacité repose sur des essais comparatifs, mais ça ouvre le champ des outils possibles à cumuler.
  • L'inflammation de bas grade est la piste complémentaire la mieux étayée.

Take care 💙

Sources (12)

  1. Moncrieff J, Cooper RE, Stockmann T, Amendola S, Hengartner MP, Horowitz MA, Molecular Psychiatry, 2023 (revue parapluie systématique des données reliant sérotonine et dépression ; exclut les dépressions associées à une maladie physique et certains sous-types). https://doi.org/10.1038/s41380-022-01661-0
  2. Cipriani A, Furukawa TA, Salanti G, et al., The Lancet, 2018 (méta-analyse en réseau de 21 antidépresseurs dans l'épisode dépressif caractérisé de l'adulte, essais publiés et non publiés). https://doi.org/10.1016/s0140-6736(17)32802-7
  3. Chapman GE, Turner G, Noar AP, et al., Molecular Psychiatry, 2025 (méta-analyse des études d'imagerie et post-mortem : liaison corticale aux récepteurs 5-HT2A plus basse chez les patients déprimés sans antidépresseur en cours). https://doi.org/10.1038/s41380-025-03233-4
  4. Young SN, Journal of Psychiatry & Neuroscience, 2013 (revue de la déplétion aiguë en tryptophane : la baisse de la fonction sérotoninergique abaisse l'humeur chez certaines personnes). https://doi.org/10.1503/jpn.120209
  5. Bai S, Guo W, Feng Y, et al., Journal of Neurology, Neurosurgery and Psychiatry, 2019 (méta-analyse de 30 essais randomisés : les agents anti-inflammatoires réduisent les symptômes dépressifs, hétérogénéité élevée). https://doi.org/10.1136/jnnp-2019-320912
  6. Breunig S, Kelly KM, Schaffer LS, et al., PLoS Genetics, 2026 (modélisation génomique : l'IL-6 explique mieux que la CRP les liens génétiques entre maladies immunitaires et troubles psychiatriques). https://doi.org/10.1371/journal.pgen.1012328
  7. Paganin W, Signorini S, Signorini S, Sciarretta A, BJPsych Bulletin, 2025 (revue de portée : lien entre traumatismes précoces et dépressions difficiles à prendre en charge, réponse pharmacologique limitée, risque de rechute élevé). https://doi.org/10.1192/bjb.2024.75
  8. Zhang Q, Chen B, Zhang J, et al., BMC Psychiatry, 2023 (méta-analyse de 13 essais randomisés : amélioration des symptômes dépressifs légers à modérés, limitée aux produits contenant des probiotiques ; réserve des auteurs avant usage clinique). https://doi.org/10.1186/s12888-023-04963-x
  9. Ng QX, Lim YL, Yaow CYL, et al., Nutrients, 2023 (revue systématique : effets modestes des probiotiques sur les symptômes, sans modification constante de la composition du microbiote ; absence de contrôle de l'alimentation comme biais principal). https://doi.org/10.3390/nu15061351
  10. Dyall SC, Malau IA, Su KP, Current Opinion in Clinical Nutrition and Metabolic Care, 2024 (revue des essais récents : bénéfice des doses élevées d'EPA, notamment en cas de marqueurs inflammatoires élevés, en adjuvant). https://doi.org/10.1097/mco.0000000000001077
  11. Tavakoly R, Moosburner A, Anheyer D, Cramer H, Nutrients, 2025 (méta-analyse de 5 essais randomisés, 952 participants : aucun effet significatif à court terme d'une intervention méditerranéenne sur la sévérité de la dépression). https://doi.org/10.3390/nu17030563
  12. Mechlińska A, Sudoł N, Pazda-Juda D, Cubała WJ, Frontiers in Nutrition, 2026 (revue : la nutrition agit sur des leviers modifiables du rétablissement dans la dépression résistante, preuves limitées d'un effet direct sur la récurrence). https://doi.org/10.3389/fnut.2026.1961751

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